Logement
Point de vue de Bernard Devert, Habitat et Humanisme

Le déni du toit, déni de fraternité

La crise récurrente du logement s’est amplifiée alors même que des mesures ont été régulièrement retenues pour l’endiguer à défaut de l’éradiquer.

Retenons des textes importants : la loi "Solidarité et Renouvellement Urbains" (SRU du 13 décembre 2000 de Louis Besson), la loi "Engagement National pour le Logement" (13 juillet 2006 de Jean-Louis Borloo), le DALO (Droit au Logement Opposable du 5 mars 2007 souhaitée par Jacques Chirac à la fin de son mandat), la loi "pour le Logement et la lutte contre l’exclusion" (25 mars 2009 de Christine Boutin), ou encore des orientations de bon sens comme celles distinguant enfin les territoires tendus de ceux qui ne le sont pas ou plus (Benoist Apparu).

Quelles que soient les sensibilités politiques, la question du logement s’invite dans la réflexion et les programmes, mais sans vraiment concerner les oubliés d’une Société qui ne sait ni les voir, ni les entendre ou les comprendre. Veillons désormais au fait que s’ils n’ont pas ou peu de place dans l’espace environnemental, ils l’ont peut-être encore moins dans les grands enjeux de société. Ces malentendus nous préparent à de plus grands abîmes ?

Lors des grandes échéances électorales, la question du logement est bien évoquée, mais elle tend à s’effacer à mesure que s’approche le jour du vote : les pauvres ne font pas gagner les élections, tout au plus servent-ils à offrir des postures politiques marquant une attention à la fragilité. La politique du « prendre soin » affichée s’inscrit finalement dans un palliatif social comme si la mort annoncée de SDF, chaque hiver, était perçue comme une fatalité, celle-là même que l’on retrouve au regard de l’abandon de ces quartiers qui se présentent comme la "réserve" des pauvres. Sans doute, des sommes tout à fait considérables furent et sont mobilisées au titre de la politique de la ville, mais force est de constater que les capitaux versés n’ont point inversé la tendance : la paupérisation et la désespérance des habitants dont le logement est le miroir.

Simplisme et illusion que de considérer qu’il suffirait de construire plus pour que l’offre réponde aux attentes : il n’en est rien dès lors que des centaines de milliers de logements sont vacants, sans pour autant que les plus pauvres trouvent un toit. Dans les 8 premières agglomérations françaises, là où se noue ce drame, 400 000 logements sont vacants. Où est le manque ? Ne serait-il pas celui du respect pour ceux que la vie a mis au bord du chemin. L’offre quantitative des biens n’est pas suffisante pour créer des liens, lesquels précisément devraient réorienter la création des richesses. Seulement, ces liens sont-ils vraiment désirés ou ne seraient-ils pas affichés pour garder encore une certaine estime de soi et de notre société pour ne point sombrer dans le désenchantement.

Le mal logement est un malheur qui touche 7 % de la population dont 3 % très gravement, les 93 % autres considérant qu’ils sont plutôt ou assez satisfaits de leur logement. Ce mal qui perdure n’est pas étranger à nos peurs d’une société qui, contrairement à ce qui est énoncé, ne va pas mal, mais qui a mal à son espérance, d’où des replis sur soi que résument bien les sondages : 70 % des français interrogés s’estiment plutôt heureux, mais dans la même proportion expriment une vive inquiétude quant à l’avenir du pays. Le bonheur relèverait du privatif, la dimension collective recueillant les frustrations et les abîmes. Faire société relève alors de la gageure. Entre le temps des Lumières et aujourd’hui, quel retournement pour se rappeler le mot de Diderot « Je veux que la Société soit heureuse et je veux l’être aussi ». Souvenons-nous de l’inquiétude de Dostoïevski : « si l’on propose le choix entre le bonheur et la liberté, le drame, c’est que le bonheur sera préféré ». Le petit bonheur. Une telle perspective rend difficiles les réformes pourtant nécessaires pour une autre approche de la ville si nous voulons qu’elle devienne enfin habitable pour tous.

Sur quels points devons-nous veiller pour des villes humanisées ? 

- Une intensification des droits à construire, pour mettre un terme à l’étalement des villes entraînant l’éloignement des plus pauvres, 

- La mise en oeuvre d’une réelle mixité sociale pour un « vivre ensemble ». Le projet de loi de Cécile Duflot pour porter à 25 % les logements sociaux est une ouverture sous réserve de développer des opérations à vocation de mixité d’âge, de culture et de ressources.

Là encore soyons soucieux de l’apartheid social qui s’installe faute d’une politique foncière maîtrisée et programmée dans le temps. La déchirure du tissu social, trace d’un communautarisme déjà bien installé, doit nous conduire à prendre la mesure d’une liberté exacerbée jusqu’à être libertaire au point que la somme des comportements individuels fait que les plus pauvres sont des relégués. Quand arriverons-nous à imaginer que l’une des réponses à la crise du logement, syndrome de celle qui traverse notre Société, appelle un discernement au point de nous interroger sur ce qui fait communauté.

A vouloir faire l’économie d’une telle réflexion, le primat de l’individualisme rendra illisible et inaudible le don sans lequel il n’y aura aucune réconciliation possible : la Société s’égare. Cette perspective peut apparaître iconoclaste, mais puissions-nous ne pas en découvrir la pertinence le jour où nous aurons alors touché le fond. Alors, peut-être regretterons-nous de ne pas avoir fait nôtre, la parole de Salomon à l’Eternel : « Donne-moi un coeur intelligent ».

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