Territoires
Point de vue de Pierre Mansat, adjoint au maire de Paris

Le Grand Paris autrement

L’Atelier International du Grand Paris est composé de 15 équipes d’architectes, urbanistes, chercheurs. Chacune mène actuellement une étude sur le thème "habiter le Grand Paris". A la veille des arbitrages du Premier ministre sur la gouvernance et la double boucle souterraine de métro automatiques et les 72 gares, suite au rapport Auzannet (1), nous souhaitons exprimer ici quelques convictions.

Toute la stratégie de développement et de redressement de la compétitivité de la mégapole parisienne semble reposer aujourd'hui sur la faisabilité de ce système de transport. Le projet a été négocié, ou pré‐vendu, aux élus avec des promesses de création d’emplois autour des gares, engageant de ce fait les collectivités dans une compétition pour obtenir les mêmes emplois et dessertes.

A gauche, comme à droite, chacun retient son souffle alors qu’une lecture attentive du rapport montre que seulement quelques tronçons semblent justifiés par leur fréquentation ou l’allègement de lignes existantes. Par ailleurs, chacun sait maintenant que le coût et la durée de réalisation ont largement été sous‐évalués et, à l'inverse, les perspectives démographiques et les effets des infrastructures sur le développement économique largement surévalués. Tout ceci nous rappelle amèrement que le transport dépend d’une organisation centralisée, mais pas l’aménagement… Alors plutôt que de compter méticuleusement les milliards épargnés par la réduction des longueurs de quais, nous préférons nous interroger sur les moyens nécessaires pour remédier aux inégalités et aux enclaves produites par l’aménagement de la mégapole parisienne et réduire les distances domicile/travail plutôt que d’encore favoriser leur étirement. Sortons de la politique de pompier pyromane qui consiste à surinvestir dans les infrastructures de transports à grandes vitesses ‐ RER et autoroutes‐ concentrer les emplois, la rente foncière et immobilière et les inégalités et ainsi renchérir les politiques de la ville, du logement et des transports. Prenons les priorités dans le bon ordre pour répondre aux préoccupations des habitants.

Le logement, une bombe à retardement

Le logement est aujourd'hui une bombe à retardement pour l'avenir du Grand Paris. La cherté des prix contraint à habiter toujours plus loin, le découragement des jeunes arrivants confrontés à la difficulté de se loger, l’inquiétude des entreprises qui souhaitent investir dans le Grand Paris le montrent. Nous devons prendre conscience que la question du logement est avant tout une question d’aménagement. Elle relie des enjeux fonciers et de gouvernance, régionale et intercommunale, pour mobiliser des terrains, prévoir et financer les équipements. L’émiettement institutionnel des 1281 communes de l’Île-de-France a creusé des inégalités entre les territoires qui rendent difficile la prise de conscience métropolitaine. Bien que les lignes bougent avec Paris‐Métropole, on a construit en 2012 moins de 35 000 logements (2) alors que l’objectif est de 70 000 logements par an, l’équivalent de la ville nouvelle de Cergy.

Sans attendre le Grand Paris Express…

Face aux problèmes accablants de transport ou de logement des franciliens, cessons de rêver aux projets d’une ville « achevée » qu’il ne « resterait » qu’à financer. Le devenir de la mégapole est impossible à maîtriser, on peut le réguler. Inventons des règles du jeu dans un cadre de coopération, entre communes, départements, Région et Etat, renforcée. Cette nouvelle gouvernance doit fédérer les acteurs autour de l’aménagement, ce que nous n’avons pas réussi à faire collectivement jusqu’à présent. Ces règles nouvelles articulent des stratégies pour répondre à l’urgence (construire des logements) et ouvrir des perspectives à plus long terme (préparer l’arrivée du Grand Paris Express).

Il existe des solutions peu coûteuses à effet immédiat qui exigent de lever certains tabous : abandonner le tout ferroviaire ; débattre d’une nouvelle tarification de transports selon les modes, les vitesses et les distances ; réguler la rente immobilière, agir sur la localisation des emplois ; activer les voiries qui font liens et mailler le grand Paris ; favoriser les déplacements de courte distance et optimiser l’utilisation des autoroutes et rocades existantes… etc. L’innovation technologique dans les systèmes de transports peut se combiner avec une fiscalité des entreprises indexées sur les bénéfices qu’elles tirent des investissements publics. Inspirons nous, aussi, d’exemples européens qui ont fait leur preuve : Madrid a multiplié les bus en site propre sur autoroutes sans tout consacrer au développement de son réseau ferroviaire. Londres a adopté une tarification moins dispendieuse aux effets régulateurs bénéfiques. Empruntons les pratiques efficaces des mégapoles d’Asie ou d’Afrique : autoriser, par exemple, massivement des motos taxis créerait des emplois et offrirait des mobilités courtes, souples et économiques sur l’ensemble de la région. Reprenons le chantier des villes nouvelles, qui ont un potentiel foncier important et sont déjà irriguées par des infrastructures de transport lourdes. Identifions des bassins de vie qui se sont affirmés en parallèle de la ville Capitale, aidons les à conforter leur attractivité par, entre autres, une offre de transports locaux adéquate et le renforcement de leurs centralités. Tout cela sans attendre le Grand Paris Express dont seuls les barreaux essentiels doivent être mis en chantier.

Rééquilibrer les priorités du transport et de l’aménagement

Certains grands acteurs du logement proposent des baux emphytéotiques, de favoriser l’investissement d’institutionnels privés– banques, assurances…‐ dans le logement, de créer une régie publique du locatif privé, voire réguler les prix de vente des logements… La réalisation des objectifs de production demandent de mobiliser des emprises foncières très importantes, comparables aux villes nouvelles, ce qui est impossible aujourd’hui. Alors que partout dans la mégapole, des potentiels fonciers sont mal utilisés ou bloqués, pour des raisons réglementaires, financières ou locales, mettons en évidence les leviers pour les débloquer. Nous pourrons alors aménager les grands ensembles dégradés, les friches ferroviaires, routières, les gigantesques parkings des zones commerciales, les villes nouvelles, les abords bourgs et des villages ou encore des secteurs aux risques maîtrisables… Cela nécessite d’examiner les modes de construction ou des types de logement adaptés aux modes de vie contemporains, de s’interroger sur les conditions d’accès à ce foncier limité par une approche très règlementaire et de penser aux espaces publics pour des quartiers vivants. Poser ensemble les questions de l’habiter en ville, les mobilités résidentielles et physiques et celles du développement économique de la région capitale est notre méthode. Faire des propositions sur le « où ? combien ? comment ? quand ? par qui ? », peut faire avancer la question du logement à l’échelle d’une mégapole européenne comme le Grand Paris. Optimiser infrastructures, fonciers et bâti existants, mailler des quartiers aujourd'hui enclavés, organiser le développement de la grande couronne; activer les voiries qui font lien et peuvent mailler le grand Paris ; c'est l’urgence. L’AIGP apporte et apportera ses contributions dans la richesse des controverses qui l’animent. Pour faire plus vite, moins cher et, qui sait, peut‐être mieux ?


Co‐signés par 11 des 15 équipes de l’Atelier International du Grand Paris :

AGA – Antoine Grumbach, Jean Robert Mazaud
MVRDV avec ACS et AAF – Winy Maas, Monique Eleb, Patrick Céleste, Andrei Ferraru
BMCA – Antoine Brès, Béatrice Mariolle, Xavier Desjardins
Castro Denissof et AssociésRoland Castro, Sylvia Casi
FGP(a) – Philippe Gazeau, Michel Hossler, Louis Paillard
François Leclerq, Yves Lion, Marc Mimram
Elisabeth et Christian de Portzamparc
SEURA ‐ David Mangin, Yannick Beltrando, Mathieu‐Hô Simonpoli, Marc Wiel
STAR – Beatriz Ramo
TVK ‐ Pierre Alain Trévelo, Antoine Viger Kohler, Daniel Béhar, Mathis Güller
Les urbanistes associés – Christian Devillers, Alain Bourdin, Marie Evo, Robert Spizzichino

Notes
(1) le gouvernement a désigné Pascal Auzannet pour mener un audit technique et financier sur le projet du Grand Paris Express, une double boucle souterraine de métro automatique et 72 gares. Ce rapport a été remis le 10 décembre 2012, et dans quelques jours le Premier Ministre devrait annoncer les arbitrages)
(2) données l’IAURIF et l’APUR

Contact
David Mangin – SEURA – mangindavid@yahoo.fr
Mathieu‐Hô Simonpoli – SEURA – simonpoli@seura.fr