Logement
Point de vue de François Gagnon, ERA Europe

Déchéance

François Gagnon, président ERA Europe et ERA France, analyse les signes implicites de la nomination de Sylvia Pinel au ministère du Logement.

Le Président de la République n'a pas attendu longtemps pour procéder à un remaniement du gouvernement après la déroute électorale que le parti majoritaire a essuyée. L'enjeu était de rétablir la confiance défaite en l'exécutif, et de tirer ainsi les enseignements du scrutin des élections municipales. Avant même cet acte politique, la ministre de l'égalité des territoires et du logement, Cécile Duflot, avait annoncé la couleur : dans l'hypothèse de la nomination à Matignon de Manuel Valls, elle ne resterait de toute façon pas au gouvernement.

Exit donc Madame Duflot. Certes, elle a donné du fil à retordre aux professionnels, et au fond nous n'avons qu'un reproche à lui faire : elle nous a donné l'impression douloureuse de nous mésestimer, et il a fallu bien des échanges, bien des heurts, et l'opiniâtreté du parlement, pour qu'elle accepte de marquer plus de considération aux agents immobiliers et aux administrateurs de biens dans son texte de loi. Elle a fini par le faire, notamment en ne leur supprimant pas la part d'honoraires imputable au locataire ou encore en leur concédant la majorité des sièges au sein du futur Conseil national.

Pour autant, Madame Duflot aura été une ministre de tempérament au service d'un ministère fort. Un premier signe, qui avait échappé à beaucoup d'observateurs : dans l'organigramme gouvernemental, elle arrivait en 6e position, juste derrière les portefeuilles régaliens, dans une équipe de près de 40 ministres. Il ne s'agit pas seulement d'étiquette, il s'agit de poids politique, par exemple au moment d'obtenir des arbitrages à Matignon, notamment budgétaires. La successeure de Madame Duflot est placée, elle, en 15e rang dans la hiérarchie de ce gouvernement resserré... c'est-à-dire en avant-dernière position. Le signal est mauvais.

Second signal : la nouvelle ministre est la plus inexpérimentée du gouvernement. Certes, elle est la benjamine, mais elle est surtout depuis une dizaine d'années seulement en politique, bien loin de sa prédécesseure, jeune aussi, pourtant très chevronnée, ayant en particulier dirigé un parti politique et mené d'âpres combats. Comment le Président de la République et son Premier ministre ont-ils pu penser qu'une ministre aux frêles épaules pourrait affronter les enjeux d'un secteur en grave difficulté ? On attendait une femme ou un homme rompu aux joutes politiques, capables de sauver dans les prochaines semaines son budget, capable d'en imposer aux nouveaux maires et présidents de communautés pour favoriser le dynamisme de la construction, capable de faire plier les ministères et les opérateurs pour qu'ils cèdent leur foncier, capable même de tenir en respect les lobbies. Le choix de Sylvia Pinel est pour le moins singulier.

Sa singularité aurait pu néanmoins être tempérée par la nomination d'un secrétaire d'Etat au logement solide : il n'en a rien été, et notre ministre cheminera seule sur les chemins escarpés de la mise en œuvre des textes de sa prédécesseure - l'Alur appelle 208 décrets ! - et de la relance du marché, historiquement asthénique.
Enfin, en dépit de sa faible expérience, Madame Pinel a déjà eu l'occasion de s'égarer en matière de stratégie immobilière : sa réforme des baux commerciaux, votée le 18 février dernier en première lecture à l'Assemblée Nationale, jugule les révisions de loyer par les propriétaires avec un irréalisme économique incroyable. On ne peut qu'espérer que l'âme de l'Hôtel de Castries, qui héberge le ministère du logement depuis maintenant des années, inspirera un peu mieux sa politique et l'inclinera par exemple à penser que sans investisseur, l'offre locative n'existe pas...

Bref, avant même que le gouvernement Valls n'agisse, il semble que, sur le papier, tous les moyens pour la réussite n'aient pas été réunis pour le logement, loin s'en faut, et ce au plus mauvais moment. On nous vend une équipe de choc : pour notre secteur, le général d'armée est moins étoilé que celui à qui il succède. Nous jugerons aux actes. Gageons que la nécessité de l'action la plus forte et l'impératif de l'ajuster aux besoins du marché l'emporteront à la fin. L'enjeu n'est autre que la vigueur économique et l'équilibre social de la France.