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Point de vue de Béatrice Guedj, Swiss Life Asset Managers

Investissement socialement responsable dans le monde : au-delà de l’immobilier

La pandémie du Covid-19 a envoyé une onde de choc dans le monde avec des conséquences humaines irréversibles, un choc dans la sphère de l’économie réelle avec des rétroactions sur l’ensemble des marchés immobiliers. Ce choc soudain et l’universalité de la crise font penser à une externalité négative, jamais prise en compte dans les modèles d’équilibre économiques, financiers ou agendas politiques.

Investissement responsable depuis 2012 © Sources : Eurosif, GSIA, JSIF, RIAA, USIF et SLAM

Le risque de pandémie avait été pointé par un rapport d’Olga Jonas, alors chercheuse à la Banque mondiale en 2014(1). Elle montrait, démonstration à l’appui, comment s’en prémunir et militait pour une action collective et coordonnée au niveau mondial. Elle avait raison sur plusieurs éléments :

  1. Les catastrophes sont souvent le fait des hommes, comme l’émission des gaz à effet de serre sur le climat, par exemple.
  2. La crise du H1N1 en 2009, et celle plus lointaine du SRAS en 2003, étaient annonciatrices d’un changement de régime.
  3. Les infections pulmonaires étaient le risque le plus élevé pour déclencher un « effet papillon » de pandémie.
  4. Ce risque était modélisé, à la manière d’un risque extrême, systémique comme sur les marchés financiers, très faible probabilité d’occurrence, 1 à 3 %, mais aux conséquences élevées en regard du monde globalisé : une perte annuelle estimée à 30 Mds$ par an.
  5. L’impact de la pandémie comme choc d’offres et de demande était lui aussi bien calibré à 60 % avec des notions de distanciation sociale et de confinement, même si elles n’étaient pas verbalisées ainsi. Le taux de mortalité mondial était estimé à 12 %, il est à 7 % en avril, inférieur de 4 points, car les mesures de confinement ont permis d’abaisser le populaire R0, le nombre de personnes infectées par une personne contaminée. 

Ces quelques rappels pour signifier que la communauté des scientifiques a interpellé sur ce risque de pandémie depuis plus de dix ans. Les chercheurs montraient des trajectoires dynamiques de contamination et en appelaient à une prise de conscience et des actions coordonnées au niveau mondial. Seul Bill Gates s’est fait le chantre de ce combat, son entendement des modèles de diffusion et sa sensibilité au monde l’ont amené à présenter ces cas, chez Ted Talk (2) ou au G20, mais sans véritable écho chez les grands décideurs. Le risque étant faible, les politiques ne s’en sont pas saisis. 

Cette crise sanitaire ébauche très certainement ce que pourrait être une crise climatique dans un futur proche. Elle aura initié une réaction collective, énergique, puissante, disciplinée pour privilégier le bien commun, la vie humaine et « minimiser » les pertes sociales. Cette crise va laisser des traces durables et profondes et potentiellement accélérer un changement de comportement pour minimiser des risques environnementaux au sens large. Le risque climatique semble lointain, car l’horizon d’impact est long, de l’ordre de 80 ans. Toutefois les modèles des climatologues montrent le caractère irréversible du réchauffement climatique, avec des rétroactions négatives catastrophiques pour l’homme.

PIB mondial et émission de dioxyde de carbone (base 100 en 1991) :

 

Émission de dioxyde de carbone (base 100 en 1965)

© Sources : Banque Mondiale et SLAM

Émission et croissance : rappelons la liaison dangereuse

Le défi climatique est illustré par la hausse tendancielle des émissions des gaz à effet de serre et du PIB mondial. La corrélation depuis 1991 est très forte (R2 = 0,95) avec une accélération des émissions liées à l’industrialisation des pays émergents et leur participation dans le circuit de libre-échange mondial. Forcément, les émissions par unité de PIB sont, en ce sens, très inégalitaires, en liaison avec les systèmes productifs inhérents aux économies. Aussi, la mise en place des stratégies d’économie de gaz à effet de serre ne peut être uniformément répartie dans le monde. Pour preuve, les traditionnelles analyses coûts-bénéfices ont montré leurs limites, car les bénéfices liés à la transition apparaissent globaux et lointains alors que les coûts sont locaux et immédiats (3). Les conclusions réitérées du rapport spécial d’évaluation du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) ont permis une prise de conscience, notamment sur le fait que l’effort pour la transition climatique doit être collectif, systémique et à fort impact. 

Performances financières du comportement écologique vertueux 

Les travaux sur l’investissement (socialement) responsable se multiplient notamment pour démontrer que l’engagement ne rime pas systématiquement avec moindres rendements, au contraire (4). À titre d’exemple, et parce que les actifs immobiliers sont responsables pour plus d’un tiers des émissions de gaz à effet de serre (5), l’indice des performances globales MSCI monde associé aux constructions vertes a fait mieux que son homologue : 16,7 % de rendements p.a depuis 2009 contre 12,2 % p.a pour l’indice global. Même si l’indice MSCI construction verte est plus volatile, car le secteur de la construction est plus cyclique, les ratios de Sharpe sont identiques.

Performances globales (base 1000 en 2009) :

© Sources : MSCI et SLAM

Investissement responsable dans le monde : un grand pas pour l’humanité à venir

Au printemps dernier, The Global Sustainable Investment Alliance (GSIA) publiait son rapport annuel sur l’investissement responsable tel qu’observé en 2018. L’étude porte sur un périmètre de cinq régions, dont les États-Unis, le Canada, l’Europe, l’Australie (avec la Nouvelle-Zélande) et le Japon (6). Pour la bonne nouvelle, l’investissement responsable continue de progresser en liaison avec la prise de conscience des grands enjeux de société, dont la transition climatique. Cet investissement représentait près de 31 trillions de dollars contre moins de 14 trillions de dollars en 2012. Certes, ce montant est encore marginal comparativement au montant global des actifs sous gestion, mais comme dit l’adage « les petits ruisseaux font les grandes rivières ». 

Sur les montants alloués à l’investissement responsable, le Canada et l’Australie donnent l’exemple avec respectivement plus de 51 % et 64 % des engagements en 2018. L’Europe n’est pas en reste puisqu’elle a engagé 49 % des montants investis contre seulement 26 % pour les États-Unis. 

Au Japon, sur la totalité des engagements, seuls 19 % ont ciblé les investissements responsables, mais ce montant est très substantiel, comparativement à ce qu’il représentait en 2016, une part inférieure à 4 % des investissements. 

En revanche, sur le montant total de 30 683 trillions de dollars investis en 2018, par ces cinq géographies, l’Europe reste leader avec 46 % des engagements. Saluons toutefois la finance responsable américaine, puisque les États-Unis ont plus que triplé leurs engagements sur le volet de l’investissement responsable depuis 2012. Aussi en dépit de la décision de Donald Trump de ne pas s’engager sur l’Accord de Paris, ce sont probablement les grands institutionnels et la finance responsable qui feront du rêve « Make America great again », une réalité pour plus d’engagements à venir. Le « Green New Deal » reformulé par les démocrates américains, à l’image du New Deal de Franklin Delano Roosevelt, militait d’ailleurs sur un engagement fort, soit un objectif de zéro carbone à dix ans (contre 3,4 % en 2018 au-dessus du 2,7 % dans le monde). Ce mouvement n’est pas que politique puisque Stiglitz et Krugman, deux prix Nobel d’économie, expliquent que la transformation de l’économie vers un comportement écologiquement vertueux, via l’innovation et les énergies renouvelables, permettrait une croissance plus inclusive.

Les stratégies et corpus ESG similaires entre les États-Unis et l’Europe

Selon les sept critères d’investissement définis par le GSIA, le critère d’exclusion arrive en tête et représente 36 % des investissements réalisés en 2018, suivi par l’intégration des critères ESG pour 32 % des montants investis. L’investissement réalisé sur le seul critère des engagements des entreprises ressort à 18 %. Quant à l’investissement lié aux critères liés à la sélection sur le seul respect de labels reconnus par des organismes internationaux (OCDE, ILO, Unicef…), il n’est plus que de 8 contre 5 % pour les critères de « best in class », des thématiques et celui de l’« impact investing ». Au cours du temps, les pratiques de sélection changent en regard de la méthodologie disponible, plus quantifiée, et de l’exigence des parties prenantes, investisseurs, environnement, entreprises (les « stakeholders »). 

Si l’ensemble de l’univers d’investissement direct-indirect offre une dimension responsable, l’essentiel de l’investissement responsable pour 2018 s’est concentré sur les actions (51 % du montant investi) et obligations (fixed income 36 %), un changement notable depuis 2012, ou l’investissement ciblait essentiellement la partie obligataire. Cette réallocation a aussi été permise par l’intégration d’actifs alternatifs dans les portefeuilles des institutionnels, pour 13 % de l’investissement responsable. Cet investissement responsable en actifs alternatifs (3 % en immobilier, 3 % pour le capital-investissement, et 7 % pour l’ensemble des secteurs associés aux hedge funds, infrastructures et commodités) permet la recherche d’une performance absolue en sus de la diversification. Enfin, les modèles d’allocations d’actifs, via les travaux en finance climatique, peuvent désormais intégrer l’investissement responsable en fonction d’objectifs prédéterminés.

Répartition de l’investissement socialement responsable par région en 2018 :

© Sources : Eurosif, GSIA, JSIF, RIAA, USIF et SLAM

Immobilier et taxinomie : un nouveau champ des possibles

Compte tenu de l’importance du secteur immobilier comme premier contributeur au monde des émissions de gaz à effet de serre, et la nécessité de courber la trajectoire de hausse de température, l’investissement pour la construction verte et la décarbonation des portefeuilles devraient favoriser l’attention des investisseurs sur toutes les géographies, plus encore avec l’épisode dramatique de la pandémie. En Europe, la mise en place d’une taxinomie par la Commission européenne pour tous secteurs, dont l’immobilier, publiée au printemps dernier, permettra de fédérer la profession et favoriser l’investissement responsable pour atteindre nos objectifs de neutralité carbone à horizon de 2050. Soyons ensemble ambitieux ! 

Répartition de l’investissement socialement responsable par région en 2018 :

© Sources : Eurosif, GSIA, JSIF, RIAA, USIF et SLAM


  • Point de vue issu du Grand Angle du Business Immo 165, consacré à la crise climatique. Consultez le Grand Angle ici.

  • Pour consulter le magazine digital 165 dans son integralité, cliquez ici.


(1) Des travaux antérieurs de la Banque mondiale datant de 2008 évoquaient déjà le risque épidémiologique, comme risque systémique.

(2) Source

(3) Les problématiques de « passager clandestin », soit ne rien faire, en espérant profiter des efforts des autres, sont bien connues et expliquent des mesures plus globales. Les expériences passées quant à la réduction sur les marchés domestiques ont aussi montré leurs limites, via le déplacement de la production vers des pays moins regardant, qui en fait conduit à une redistribution de la production et des richesses. Idem quand hausse du prix domestique sur les énergies fossiles, baisse des cours des énergies, mais hausse de la demande des pays moins vertueux – ce qui explique que le phénomène des « fuites de carbone » a pour effet de réduire le bénéfice climatique net des efforts consentis.

(4) Becchetti L., Ciciretti R., Dalo A., et Herzel S., (2015), Socially responsible and conventional investment funds: performance comparison and the global financial crisis, Applied Economics.

(5) Selon les différents rapports d’institutions spécialisées, les émissions émanant des actifs immobiliers doubleraient d’ici 2050, notamment en raison des nouvelles constructions. La construction verte est donc fondamentale, et la décarbonation du stock existant également !

(6) Pour chacune des régions, les membres participants sont Eurosif pour l’Europe (les marchés couverts par l’enquête sont l’Allemagne, l’Autriche, la Belgique, le Danemark, l’Espagne, la France, L’Italie, la Norvège, les Pays-Bas, le Royaume-Uni, la Suède et la Suisse, soit une couverture estimée à 79 %), US SIF pour les États-Unis, JSIF pour le Japon, RIA Canada, RIAA pour l’Australie et la Nouvelle-Zélande.


Les fléaux sont une chose commune, mais on croit difficilement aux fléaux lorsqu’ils vous tombent sur la tête. Nos concitoyens à cet égard étaient comme tout le monde, ils pensaient à eux-mêmes, ils ne croyaient pas aux fléaux. […] Comment auraient-ils pensé à la peste qui supprime l’avenir, les déplacements et les discussions ? Ils se croyaient libres, mais personne ne sera jamais libre tant qu’il y aura des fléaux.

 

Albert Camus, La Peste, 1947
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