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Point de vue de Fabrice Dumartin, Les Arches Métropoles

Pourquoi retail parks et commerces de proximités doivent-ils s’opposer ?

Le centre-ville de Troyes © jasckal / Fotolia

Les voies de la mémoire sont impénétrables, les connections inopinées mais, à de très rares cas, inopportunes.

Alors que je cherche à écrire un article pour battre en brèche les accusations peu informées rendant les parcs commerciaux de périphéries (retail parks) responsables de la désertification des centres-villes, me reviennent devant les yeux des images d’un passé lointain, d’une visite madrilène au Musée du Prado :

Je déambule entre les toiles des grands-maîtres espagnols, je m’arrête devant une peinture à l’huile de l’illustre Francisco Goya. Le chef-d’œuvre, éclairé par une faible loupiote, représente deux jeunes hommes engagés dans un « Duel au gourdin ». L’ensemble de la scène laisse présager d’une mortelle issue pour les deux protagonistes, non pas qu’ils succomberont sous leurs coups respectifs, mais car ils se battent dans des sables mouvants. Trop occupés à guerroyer, ils ne prêtent pas attention au véritable ennemi : le sable. Dans ma métaphore, l’un de ces protagonistes représente les retail parks, l’autre les commerces de centres-villes.

En septembre dernier, l’association « Centre-ville en Mouvement » composée d’une centaine d’élus demandait au président de la République de faire de la désertification des centres-villes « Grande cause nationale » pour 2018. Il est tout à fait louable de vouloir refaire de nos bourgs des lieux de partages agréables et non plus « des mouroirs après 19 h », pour paraphraser Patrick Vignal, président de l’association et député LREM de l’Hérault.

Entre 2012 et 2015, le taux de vacance commerciale est passé de 4,6 à 10 % et dépasse même les 11 % aujourd’hui. Selon le Palmarès Procos 2018, les villes les plus touchées sont les villes de moins de 200 000 habitants (12,2 %). Néanmoins, toutes ne sont pas logées à la même enseigne. Sur les 54 zones urbaines étudiées par le Palmarès, 17 comptent plus de 15 % de vacance (les records concernent la diagonale du vide de la Meuse aux Landes) alors que d’autres communes comme Biarritz (24 000 habitants), La Rochelle (75 000), Angers (151 000) comptent moins de 4 % de vacance.

C’est bien un problème qui touche la France entière (bien que de manière disparate). Centre-ville en Mouvement avait donc raison, mais voilà que la première mesure réclamée à grand cri par l’association d’élus est de faire un moratoire sur l’implantation de parcs commerciaux dans les périphéries. L’unanimisme des condamnations s’impose dans les médias et cela s’explique par la relative bonne santé des retail parks. En 2018, il y aura 750 000 m2 de surface supplémentaire en France, dont 80 % de création ex nihilo.

Il n’en fallait pas plus aux élus pour accuser les parcs commerciaux d’être le premier facteur de désertification des centres-villes. Paradoxe criant puisque ce sont bien des élus qui acceptent les projets de centre commerciaux dans leurs villes et leurs départements (1). En effet, les retailers sont tenus de recueillir l’avis conforme de la Commission départementale d’aménagement commercial (CDAC) pour la construction d’espaces commerciaux supérieurs à 1 000 m2. La commission étant composée du préfet départemental, de sept élus dont le maire de la commune d’implantation. À bon entendeur...

Les élus poussent le gouvernement depuis septembre à l’établissement d’un cadre législatif plus contraignant : ce sera chose faite dans le projet de loi Élan adopté en première lecture à l’Assemblée Nationale le 12 juin dernier (il se trouve actuellement au Sénat). En son article 54, le projet entend ralentir les démarches d’implantations de commerces dans les périphéries par des suspensions potentielles, tout en facilitant ces mêmes démarches dans les centres-villes.

Une dissonance alors que les parcs commerciaux de périphérie ne sont pas responsables de cette désertification. Eux aussi se doivent de prendre en compte les nouvelles tendances de consommation : création d’espaces plus ouverts, écoresponsables, aux usages mixés : et cela passe nécessairement par la construction (ou la réhabilitation).

Mais est-ce que ce sont les parcs commerciaux qui ont fait partir hôpitaux, tribunaux, gendarmeries des centres-villes ? Eux qui ont permis l’essor de la concurrence du e-commerce dont le plus grand représentant, Amazon ne paye pas d’impôts en France ? Je ne le crois pas.

Il est tout à fait hors de propos de dresser les retails contre les centres-villes, tous les deux étant complémentaires. Preuve en est des villes mentionnées plus hauts : Angers, La Rochelle, Biarritz qui ne manquent ni d’hyper, ni de supermarchés ; ou encore une ville comme Montrouge dans laquelle la mairie rachète tous les pieds d’immeuble afin de les louer aux commerçants en choisissant les meilleures enseignes.

« La critique est aisée et le critique dans l’aisance », disait Jules Renard. Il est souvent de la responsabilité des élus de gérer le développement urbain. Ils sont d’ailleurs loin d’être démunis car des solutions existent : l’établissement de manager de centre-ville, les sociétés d’économie mixte (SEM), la dynamisation des centres-villes par une production culturelle... Mais cela demande un volontarisme politique et ce n’est pas chose facile.

  1. Articles L. 751 -1 et L.751-2 du Code du commerce