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Point de vue de Jérôme Le Grelle, CBRE France

Cinquante ans après, la promesse immuable du centre commercial

Le nouveau Parly 2 © D.R.

Dans son célèbre ouvrage paru en 1970, La Société de consommation, le sociologue Jean Baudrillard évoque le centre commercial Parly 2 inauguré en 1969 au Chesnay (78). En voici quelques extraits où se lisent les intentions de ses fondateurs. On y observe de troublantes similitudes, cinquante ans après, avec les réflexions de l’époque actuelle sur le commerce.

Le centre commercial y est vu comme le temple de la beauté et du confort.

La beauté du cadre est la première condition du bonheur de vivre. […] C’est le confort jamais connu de flâner à pied entre des magasins offrant leurs tentations de plain pied sans même l’écran d’une vitrine, sur le Mail à la fois rue de la Paix et Champs-Élysées, agrémenté de jeux d’eau, d’arbres minéraux, de kiosques et de bancs, totalement libéré des saisons et des intempéries…”.

Si l’on n’est pas ici dans une expérience shopping, où sommes-nous ?

C’est aussi la promesse d’une libération des tensions.

Naturellement, le centre a instauré pour qui veut le mode le plus moderne de paiement : la carte de crédit. Elle libère des chèques, de l’argent liquide […]. Désormais, pour payer, vous montrez votre carte et signez la facture."

Remplaçons carte bancaire par smartphone et rappelons-nous que c’est par ce petit rectangle de plastique, à l’heure des premiers centres commerciaux, que la digitalisation du commerce a commencé.

Est-ce d’ailleurs Parly 2 ou Amazon ou, mieux encore, le commerce omnicanal et sa “suppression des irritants” que décrit Baudrillard par ces lignes : “Nous sommes là au foyer de la consommation comme organisation totale de la quotidienneté, homogénéisation totale, où tout est ressaisi et dépassé dans la facilité, la translucidité d’un “bonheur” abstrait, défini par la seule résolution des tensions.

C’est enfin l’utopie d’une nouvelle ville.

Réconciliation du petit et du grand commerce… réconciliation du rythme moderne et de l’antique flânerie. […] Dans de mariage du confort, de la beauté, de l’efficacité, la Parlysiens découvrent les conditions matérielles du bonheur que nos villes anarchiques leur refusaient. […] Travail, loisir, nature, culture, tout cela jadis dispersé et générateur d’angoisse et de complexité dans la vie réelle […], tout cela enfin mixé, malaxé, climatisé, homogénéisé dans le même traveling d’un shopping perpétuel…

Transposons ce discours dans la ville contemporaine libérée de l’idéologie du zonage et du tout automobile, dans la ville des rues piétonnes et de l’aspiration retrouvée au centre-ville, à la mixité, à la nature, et constatons la permanence de la promesse !

Au fond, rien n’a changé.

En première analyse, on est tenté de dire que la promesse originelle n’a pas été tenue. Il suffit d’invoquer la laideur des zones commerciales périphériques, la banalité utilitaire ou la paupérisation de nombre de centres commerciaux, la corvée des courses hebdomadaires, la désertification des centres-villes… pour se gausser de l’utopie parlysienne.

Est-ce si vrai ? À y bien regarder, ces stigmates sont imputables à la massification de la distribution bien plus qu’au concept du centre commercial.

Évidemment, la réalité est plus nuancée, car les développements de l’une et de l’autre se sont mutuellement soutenus. D’un côté, le centre commercial a eu besoin de l’hypermarché pour assurer son attractivité ; de l’autre, le maillage du territoire par les centres commerciaux a favorisé la constitution rapide de vastes réseaux d’enseignes.

Il reste que, cinquante ans après, les promoteurs, les bailleurs et dans une certaine mesure les villes continuent de croire sinon au concept – dont la forme physique a beaucoup évolué – du moins à la promesse originelle du centre commercial.

Parce qu’elle reste à remplir (Baudrillard dirait que c’est le propre d’un mythe), ou parce que révolutionner,  étymologiquement, c’est ramener au point d’un nouveau départ, ou probablement pour les deux raisons à la fois.

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